Résumé général

Entre silence obstiné et communication boursouflée sur les enjeux qui la concernent, la société civile est gentiment brinquebalée par les pouvoirs et les savoirs d’une version à une autre comme si elle n’était qu’une masse grégaire perfusée à la grand messe abrutissante du journal télévisée et instamment priée de se fier à ce qu’on lui raconte la main sur le cœur et en toute transparence.
Pourtant, depuis le scandale du sang contaminé révélé en 1991 qui constitue le modèle de crise fondateur en France, la société civile a progressivement basculé dans la peur, la méfiance, la crispation et les logiques d’affrontement. A tort ou à raison, nous nous sentons cernés toujours un peu plus par les crises et les risques. Chaque jour, les média ouvrent grand le robinet à risques et zooment allègrement sur les menaces et les catastrophes de toute sorte. Nucléaire, vache folle, fièvre aphteuse, grippe aviaire, canicule extrême, pollution des mers, réchauffement climatique, effet de serre, terrorisme, organismes génétiquement modifiés, contaminations alimentaires et on en passe, le monde est perçu comme un vaste champ de mines où tout n’est que complots, magouilles et duperies.

Aujourd’hui, la société civile contemporaine n’entend plus qu’on lui fasse courir des risques. En tout cas, plus n’importe comment, plus jamais avec une confiance aveugle dans le pouvoir politique et économique, ni une foi naïve dans le progrès scientifique et technologique. L’image et la réputation des industries et des entrepreneurs sont écornées. L’autorité et la compétence des scientifiques et des politiques sont contestées. La crédibilité et l’honnêteté des media sont critiquées. La fracture ne cesse de s’accroître. Qu’elles soient victimes, lobbies, associations, concurrents ou adversaires déclarés, les minorités conquérantes se sont engouffrées dans la brèche pour trouver des coupables, dénoncer des complots fictifs ou avérés, obtenir réparation financière et/ou judiciaire ou renverser des pouvoirs établis.

Au lieu de vivre dans la peur irraisonnée du risque (et de plonger dans la crise), il est possible d’apprendre à le gérer, à l’accepter et à l’intégrer à notre société. Encore faut-il que la caste des pouvoirs arrogants et des minorités conquérantes abandonnent leurs visions réductrices et méprisantes plutôt que vouloir à tout prix les établir comme vérité universelle. Encore faut-il que les media jouent à fond leur rôle démocratique d’éclairage et d’accès à la compréhension du monde plutôt que surfer au gré des intérêts de leurs actionnaires, des politiques et des lobbies et privilégier le sensationnel. Encore faut-il que nous citoyens soyons enfin associés dans un dialogue démocratique permanent et critique au lieu d’être manipulés et tenus à l’écart des vrais enjeux. Encore faut-il que ces mêmes citoyens sachent en revanche se défaire de leur versatilité toute gauloise et déraisonnable qui les conduit parfois à réclamer tout et son contraire.

Le risque n’est plus seulement du ressort de la science et du pouvoir. Il touche maintenant le champ social, voire englobe d’autres dimensions comme la religion, l’éthique et la philosophie. Les pouvoirs et les savoirs n’ont plus le droit au secret et à l’arrogance. Le silence n’est plus stratégique, il est coupable. De même, il est illusoire de croire et de vouloir faire croire au risque zéro et au contrôle infaillible à grands coups de démonstrations statistiques spécieuses et de shows médiatiques bien huilés. L’exigence sécuritaire restera toujours supérieure à la sécurité réellement possible.

Tout l’enjeu repose maintenant sur notre capacité à s’extraire de cette spirale anxiogène. Cela est possible car les crises ne sont pas des accidents inattendus ou des fatalités divines punitives. Ce sont des pathologies profondes d’évolution extrêmement lente dont le repérage des symptômes et le diagnostic sont possibles en amont. Les crises sont parfaitement prévisibles et très souvent évitables grâce à une gouvernance éclairée des risques, un repérage vigilant des alertes et un dialogue durable et loyal entre les différents acteurs impliqués.

Si le rapport bénéfices/coûts/risques est clair pour tous, on peut sereinement envisager aboutir à une vision commune partagée et éviter des crises où la logique d’affrontement et d’amalgame prend trop souvent le dessus. La meilleure gestion de crise, n’est-ce pas en fin de compte de l’éviter ? Alors qu’attend-on pour arrêter d’attendre les crises et de pleurer les victimes ? Si cet ouvrage peut fournir des clés à ceux qui nous prennent pour des « cons et malcomprenants », alors nous pouvons espérer des lendemains plus apaisés qui profiteront à tous.
L’ouvrage se veut à la fois une réflexion professionnelle et une enquête journalistique qui fait intervenir différents témoignages issus du terrain. Il sera aussi illustré en permanence par des cas concrets extraits de l’actualité des 20 dernières années. Le livre apportera enfin des exemples où le dialogue entre les acteurs concernés a permis d’éviter des crises