Le milliard, le milliard…

L’information sur le médicament intéresse soit les patients, ce qui semble bien naturel soit les média ce qui parait aussi tout à fait normal.
Mais le prisme par lequel la presse prend l’information thérapeutique est toujours dual et déformant. Ainsi, depuis quelques jours, un « petit » laboratoire de Nice a fait bien sûr une exceptionnelle découverte. Un anti-inflammatoire « révolutionnaire », forcément, au potentiel gigantesque, le destinerait à un avenir prometteur frôlant le seuil fatidique du blockbuster, entendez le milliard !
L’information est en bonne place dans les pages et rubriques économiques des journaux en attendant, peut-être, son triste devenir dans l’actualité de celles des faits divers scandaleux, après avoir été passée au crible des rédacteurs spécialisés « santé ».
Je ne le souhaite pas bien sûr ! Mais le passé pourrait de temps en temps éclairer l’avenir et permettre de se défier de ces lancements fracassants.
Pourquoi ? Parce que l’image d’argent, puis celle du profit au détriment de la sécurité, sont l’éternel procès à charge des média.
Il ne s’agit pas de pleurer ou même de plaindre, ces « pauvres » industriels maltraités, mais de tenter de comprendre comment à partir de ces sauts conceptuels et de ce nouveau besoin de judiciarisation - même si les recours restent vains - « on » conduit l’industrie pharmaceutique à renoncer à la recherche et au développement plutôt qu’à manager ses risques.
Il serait opportun soit de laisser la parole aux médecins, pharmacologues et experts - tant de l’entreprise que de la communauté scientifique internationale - soit de la donner aux directeurs financiers - comme c’est le cas pour le nouvel anti-inflammatoire du siècle - mais en priant chacun de révéler les enjeux inhérents à ces deux composantes antinomiques du capital image de cette industrie.
Pour les premiers, on pourrait espérer qu’ils nous parlent de la réponse apportée à ceux qui l’attendent c’est-à-dire les malades. Avec humilité, mais sans leur interdire la fierté, ils pourraient expliquer le bénéfice attendu mais aussi sensibiliser sur les risques inhérents à toute nouvelle molécule active. On verrait ainsi se dessiner des profils de patients, des recommandations d’observance et de sécurité.
On devrait pouvoir lutter contre l’illusion de la sécurité totale en rappelant seulement que le premier risque est celui de la pathologie qui ne serait pas prise en charge. On identifierait les « alertes » à communiquer pour une consultation de son praticien et on pourrait s’enorgueillir d’une véritable gouvernance de risques et non de la dérive d’application du principe de précaution.
En France, au moment de l’incident, de l’accident de tolérance, on crie au scandale, la crise s’installe et la précaution devient l’abstention. Le risque vécu, mais entretenu dans nos mentalités. Comme 0 ou 100%, est un frein voire une condamnation de la recherche.
Jamais un médicament ne sera exempt d’effets - à commencer par son efficacité - plus ou moins délétères au regard d’un seul fait réel et incontournable, notre propre réponse au médicament !
Les uns seront tolérants, les autres allergiques, certains répondeurs au principe actif et parfois les derniers indifférents. C’est sans doute pour cela qu’il convient de soutenir et d’encourager la recherche pour que nous disposions de médicaments efficaces et plus ou moins bien tolérés. Il faudra sans doute aussi nous éduquer au fait que la santé publique garantit la prise en charge thérapeutique du plus grand nombre sans occulter la minorité d’entre nous pour laquelle le médicament pourrait être inutile voire dangereux. Ceci éviterait le drame vécu par des patients pour lequel le médicament - sanctionné par le retrait - était le seul espoir de bien-être voire de guérison.
Car si le médicament peut tuer… il sauve parfois, souvent !
Mais l’émotion qui accompagne le choc de la révélation de victimes des médicaments est incontestablement liée à leurs lancements. Les jeunes molécules, qui n’ont pas encore tout livré, sont toujours exceptionnelles, créent une forte attente et sombrent dans une déception à la hauteur des espérances. Il est aisé, ensuite, de reprocher ce que l’on a tant concouru à fabriquer.
Les pilules de l’espoir deviennent « les pressions du profit » sans conscience et sans sécurité. L’industrie sauveuse de vies devient preneuse de vies, c’est la crise de l’irresponsabilité voire du cynisme, l’argent contre l’éthique !
Pourtant, aujourd’hui nous n’entendons que ce « merveilleux exemple de la dynamique de l’industrie française ». Le jeune laboratoire vient d’être noté à 17/20 (RTL)… on a envie d’ajouter « mérite de réussir ».
Mais la route est longue et non dénuée d’embûches et ce tout petit produit qui tient au creux de votre main ne pourra faire, que, ce pourquoi il a été développé et pas forcément des miracles.
De nombreuses molécules honorables et utiles ont été « sorties » avec colère et indignation parce qu’elles ne correspondaient pas à leur « représentation ». Attendre trop d’un médicament c’est souvent le « tenter » dans des situations impossibles et créer le « scandale inique » de santé publique. Toutes les dérives sont évoquées, pressions commerciales, erreur de prescriptions…, possibles, mais aussi toutes les autres sources que nous avons évoquées mais qui ne sont jamais rappelées.
Le médicament ne peut échapper à l’image duale de l’industrie pharmaceutique…
Seul acteur à finalité ouvertement commerciale dans un monde régi officiellement par des règles exclusivement éthiques et déontologiques, l’industrie du médicament vit au cœur de ce conflit institutionnel.
Elle doit respecter les devoirs de sa charge d’acteur de santé publique mais répondre aussi aux exigences économiques comme tout industriel. Elle doit séduire ses actionnaires, assurer sa compétitivité, résister à la concurrence, faire des profits, investir et assurer la pérennité de ses emplois.
Dans cette mosaïque d’image, elle doit donc apprendre à résister à l’émergence d’une de ses composantes sur l’autre pour rétablir son équilibre et tenter sa légitimité. Elle doit développer l’acceptabilité sociale de ses risques et plaider son dossier financier et non renoncer à son identité, celle de trouver et développer des molécules actives dont nous aurons besoin un jour - et tant qu’il reste des maladies à vaincre. Elle a le devoir de révéler ses risques pour mieux les contrôler. C’est pourquoi le récent retrait d’un « anti-obésité » (Libération) et ses effets collatéraux, comme l’arrêt du développement de molécules appartenant à la même classe dans plusieurs autres firmes pharmaceutiques, éclaire d’une toute autre lueur l’enjeu du principe de précaution et la radicalisation des situations de judiciarisation.
L’abstention qui prévaut - aujourd’hui - n’est pas dans une logique de gouvernance de risques mais d’éradication de tout danger.
Or le danger est une réalité et le risque une probabilité de survenue… une pathologie est un danger et le risque du médicament un potentiel de risques… A nous d’y réfléchir, à l’industrie pharmaceutique de poser cette alternative en d’autres termes avant de priver des patients de médicaments indispensables à la vie.
A elle de devenir transparente et loyale, humble et stratégique, pour construire une sécurité du médicament.
